Du 31 mars au 9 avril 2026, trois chercheurs de l’océan Indien ont mené une campagne de prélèvements inédite dans l’archipel de Saint Brandon, à 430 kilomètres au nord-est de Maurice. Une première pour le projet Expédition Plastique océan Indien (ExPLOI), piloté par la Commission de l’océan Indien (COI) et financé par l’Agence française de développement (AFD) et le Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM). Cette expédition est menée en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD), l’Université de Maurice (UoM), et avec l’appui de la Fondation Odysseo et du Saint-Brandon Conservation Trust.
Quelle est l’étendue, la composition et le risque pour l’homme de la pollution plastique dans les zones de l’océan Indien faiblement ou non influencées par les activités humaines ? Animé par cette question, l’équipage scientifique de la mission ExPLOI a levé l’ancre de Port-Louis le 31 mars 2026 dernier. Destination : l’archipel de Saint Brandon.
Une équipe 100 % océan Indien
A bord du navire d’expédition, trois doctorants formés dans la région indianocéanique : Chettun Bhonul et Sylvio Perrine de l’Université de Maurice, et Raherimino Rakotovao de l’Université de Toliara – IH.SM à Madagascar. Spécialisés dans la pollution marine des plastiques et l’écologie marine, ils incarnent aussi l’une des ambitions fondatrices du projet ExPLOI : produire une science régionale rigoureuse, portée par des chercheurs de l’océan Indien, pour l’océan Indien.
Un archipel isolé, laboratoire naturel idéal
Pourquoi aller aussi loin ? Saint Brandon — connu aussi sous le nom de Cargados Carajos — est un chapelet d’une vingtaine d’îlots perdus dans l’océan Indien, relevant de la souveraineté de Maurice. Loin des côtes et de toute pression anthropique terrestre, cet archipel est un hotspot de biodiversité marine .
“Son isolement en fait précisément un site de référence exceptionnel pour les scientifiques : étudier la pollution plastique dans un environnement aussi isolé permet de mesurer jusqu’où les déchets marins peuvent dériver, et d’établir un état de référence”, explique Dr. Sushma Moorgawa, responsable de l’expédition et directrice de l’Observatoire des plastiques dans l’océan Indien, UoM-Projet ExPLOI.
Dix jours de terrain : du lagon au grand large
Après 24 heures de navigation en haute mer, l’équipage scientifique a accosté à l’île Raphael le 1er avril, avant de lancer les opérations de terrain dès le lendemain. Au fil des jours, les chercheurs ont parcouru plusieurs sites de l’archipel pour couvrir un éventail représentatif d’habitats marins :
- les îles Tortue et Chaloupe : filets MANTA de prélèvement des microplastiques dans le lagon et en milieu offshore ;
- les îles Tectec, Paul et Swali Bank : échantillonnage et filetage successifs ;
- en transit vers Maurice : déploiement des filets MANTA à mi-parcours pour compléter la cartographie des microplastiques en pleine mer.
Les échantillons ont été traités en laboratoire de campagne immédiatement après la collecte afin de garantir l’intégrité des données collectées. L’équipe a regagné Port-Louis le 9 avril, après dix jours d’opérations scientifiques soutenues. Les jeunes chercheurs vont à présent engager plusieurs semaines de travail afin de mener des analyses complémentaires et diffuser leurs résultats auprès de la communauté scientifique internationale.
Quatre axes scientifiques au cœur de la mission
Ces prélèvements en mer s’articulaient autour de trois quatre objectifs scientifiques complémentaires.
Réaliser une cartographie de la distribution des microplastiques (<5 mm)
Réaliser une cartographie de la distribution des microplastiques (<5 mm) depuis Maurice jusqu’à Saint Brandon, avec au moins cinq étapes de relevés tout au long du trajet.
Analyser les caractéristiques chimiques
Analyser les caractéristiques chimiques et les niveaux de concentration en microplastiques dans et hors des lagons pour déterminer un effet lagon sur la concentration.
Quantifier les macroplastiques (>25 mm)
Quantifier les macroplastiques (>25 mm) échoués sur les plages afin de déterminer leur concentration, caractéristiques, polymères et leurs origines.
Identifier les bactéries pathogènes
Identifier les bactéries pathogènes pouvant se développer à la surface des macroplastiques flottants et échoués et en évaluer le risque pour la santé humaine.
Ces données, inédites pour cet archipel, permettront également d’évaluer le potentiel transport d’espèces allochtones via les plastiques dérivants qui constituent un risque écologique encore peu documenté dans la région indianocéanique.
Premiers enseignements de terrain
Si l’analyse complète des échantillons est encore en cours, les chercheurs livrent déjà quelques observations marquantes. Sur le front bactériologique, le Dr Thierry Bouvier (CNRS/IRD) note une particularité géographique : « Sur ces îles inhabitées, les analyses menées par Rakotovao Raherimino révèlent que les plastiques échoués portent très peu de pathogènes humains potentiels lorsqu’ils se trouvent sur des îlots dépourvus d’oiseaux. À l’inverse, ces microorganismes sont plus fréquemment détectés sur les îles abritant des colonies d’oiseaux marins, suggérant une influence de ces dernières sur les communautés microbiennes associées aux déchets plastiques ». Un résultat qui interroge le rôle des faunes aviaires comme vecteurs de contamination bactérienne sur les plastiques en milieu isolé.
Du côté des macroplastiques, Sylvio Perrine souligne une abondance forte malgré l’isolement de St Brandon avec une double dominance : « Les produits ménagers représentent le type de déchets le plus fréquent en nombre, mais c’est le matériel de pêche — principalement des cordages — qui l’emporte en masse. » Cette distinction entre fréquence et poids reflète la double origine, terrestre et maritime, de la pollution plastique atteignant l’archipel.
Enfin, Chettun Bhonul livre peut-être l’observation la plus frappante : malgré le caractère isolé de Saint Brandon, les taux de microplastiques dans les sédiments de plages sont comparables à ceux relevés dans d’autres États insulaires de l’océan Indien fortement anthropisés. Un signal fort de l’omniprésence de cette pollution, même aux confins de l’océan, qui pourrait être associée à la fragmentation des macroplastiques présent en forte abondance sur les plages de ces îles.
Des résultats au service des politiques publiques régionales
Les résultats de cette campagne alimenteront directement les thèses de doctorat des trois chercheurs et feront l’objet de publications en libre accès dans des revues scientifiques internationales. Ils contribueront également à orienter les décisions des États membres de la COI en matière de gestion des déchets marins et de protection des écosystèmes côtiers.
« Cette expédition scientifique, réalisée dans le cadre de notre projet ExPLOI, s’inscrit dans une démarche partenariale forte, avec l’AFD, le FFEM et l’IRD, entre autres, avec l’objectif d’alimenter la politique publique sur la base de faits, de données précises. Elle constitue le point de départ d’un lien essentiel entre la science et la politique”, indique Dr Ibrahim Norbert Richard, Secrétaire général de la COI.
« Avec ExPLOI, l’AFD a soutenu l’émergence d’une science régionale ancrée dans les réalités de l’océan Indien — rigoureuse, souveraine, et directement au service des politiques publiques de ses États membres. » a déclaré Laetitia Habchi, directrice de l’agence AFD de Maurice.
Avec un budget global de 6,7 millions d’euros sur cinq ans, ExPLOI est l’un des projets environnementaux les plus ambitieux jamais menés à l’échelle de la région.



















