Le temps est venteux et la mer agitée en ce 8 juillet 2025. Alors que les premiers rayons du soleil percent les nuages, un message tombe à la Kenya Maritime Authority (KMA), à Mombasa, Kenya.

A 6h49, deux navires sont entrés en collision au large des côtes tanzaniennes, à quelques encablures des eaux territoriales kenyanes. Le MT NAVIGATOR, chargé de fioul, connaît une avarie de moteur sur son trajet de Tanga en Tanzanie vers Mombasa, principal port du Kenya. C’est à ce moment que survient l’incident : le MV TRANSPORTER et ses 240 containers entrent en collision avec le MT NAVIGATOR. Les deux navires sont endommagés. Le capitaine du tanker évalue déjà le risque d’un déversement de 3 000 à 4 000 m3 de fioul.

Le nord de la Tanzanie et le sud du Kenya sont directement menacés. Le risque de pollution dépasse les frontières et pourrait s’élargir à un espace bien plus vaste, jusqu’en Somalie plus au nord.

Une course contre la montre débute alors. Dès réception de la notification, les services de la Kenya Maritime Authority (KMA), en étroite communication avec le Centre de coordination de secours maritimes de la Tanzanie, se mettent en état d’alerte. Un centre de commandement est mis en place au siège de la KMA à Mombasa. Appelé Incident Management Team (IMT), ce centre de commandement est décliné en quatre sous-comités pour la planification, les opérations, la logistique et les finances.

Alerte Info de la KBC sur la pollution marine au large du Kenya et de la Tanzanie

Les prévisions météorologiques et la direction des courants marins font craindre le pire. A 9h, une première réunion vient confirmer les craintes sur fonds de messages radio grésillant. Au milieu d’un espace habillé de cartes et de graphiques, le chef de l’IMT, flanqués des responsables des sous-comités, expliquent la situation à la cinquantaine d’agents concentrés, carnets et stylos en main.

D’ici la mi-journée, il est attendu que la nappe d’hydrocarbures entre dans les eaux territoriales. L’aire marine protégée de Mombasa, son port et la station balnéaire de Nialy sont directement menacés. Les impacts attendus sont multiples : pollution environnementale, dégradation des écosystèmes, répercutions sur le secteur touristique, suspension des opérations au port de Mombasa et risques sanitaires pour les communautés.

Des moyens navals, aériens et technologiques

Pour répondre aux menaces posées, la KMA mobilise les ressources nationales auprès des différentes institutions. Navires de surveillance et d’intervention, équipements anti-pollution, drones et avions sont mobilisés pour évaluer plus concrètement les risques et contenir la pollution dont certaines nappes s’étirent sur 10 milles marins, soit plus de 18 km.

Sous le commandement de Michael Mbaru, directeur adjoint du département de la protection de l’environnement marin de la KMA, les équipes sont sur le pied de guerre. En l’espace de six heures, les besoins sont identifiés, les équipements préparés, les navires mobilisés, les informations collectées et partagées, les cartes maritimes complétées, les ressources financières définies, les équipes de terrain déployées.

Au Centre de commandement au siège de la KMA, au port, en mer, dans les airs et sur la côte, les interventions se préparent et s’enchainent. Mais il faut faire avec le mauvais temps. La mer houleuse et les vents de travers compliquent les opérations en mer comme sur le rivage de Nialy. En l’espace de 12h, les premières nappes sont contenues, les navires déjà remorqués à l’abris des ports de Tanga et de Mombasa.

Dans le même temps, la communication demeure essentielle, d’une part, avec les autorités nationales et, d’autres part, avec les administrations des pays de la région et des centres de sécurité maritime.

En effet, « les pollutions marines ne connaissent pas les frontières parce qu’une pollution dite nationale peut rapidement devenir une menace pour d’autres pays et donc pour la région », pointe Capitaine Sam Gonthier, directeur du Centre régional de coordination des opérations (CRCO) basé aux Seychelles.

En l’espèce, grâce au CRCO, les autorités de Maurice ont confirmé la mise à disposition et l’envoi d’équipements. De son côté, Madagascar a débloqué des matériels pour contenir la pollution sur les rivages qui seront acheminés par un avion des forces armées seychelloises. La coopération régionale est ici concrète, rapide et solidaire.

« Aucun pays de la région ne peut, à lui seul, gérer une pollution marine d’ampleur comme l’a démontrée la marée noire causée par le Wakashio en 2021 à Maurice », insiste Raj Mohabeer, chargé de mission de la COI. « La coopération est indispensable et l’adoption d’un plan de contingence régional face aux pollutions en mer par les hydrocarbures est crucial », précise-t-il.

Réalité et fiction pour tester l’architecture régionale de sécurité maritime

Qu’on se rassure, les côtes du Kenya et de la Tanzanie n’ont pas connue de marée noire. En vérité, ce reportage-fiction raconte l’exercice MASEPOLREX25 qui s’est déroulé au Kenya du 07 au 11 juillet sous la houlette de la KMA avec la collaboration de la COI dans le cadre du programme Safe Seas Africa financé par l’Union européenne. Objectif : évaluer et renforcer la réponse du Kenya et de la région face à une pollution majeure. Dans le cadre de cet exercice, les autorités kenyanes ont simulé une collision et tester leurs capacités d’intervention. La fiction, c’est la collision entre deux navires qui enclenche l’exercice. La réalité, c’est l’implication des agences nationales et aussi de l’architecture régionale de sécurité maritime dans la gestion de la pollution.

Cette simulation de pollution marine fait suite à un événement de même nature organisé par la COI et les autorités mauriciennes en 2023. Ce nouvel exercice permettra d’affiner le Plan régional de contingence proposé aux 10 Etats de la région qui adhèrent à la Convention de Nairobi.

Chaque année, plus de 5 000 navires transitent par le Sud-Ouest de l’océan Indien. Le Canal du Mozambique, comme la route maritime longeant le sud de Madagascar et des Mascareignes, constituent des axes majeurs du commerce mondial avec plus de 700 millions de pétrole brut transportés. Et l’augmentation des risques au niveau du Canal de Suez, des détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb rend les routes du Sud-Ouest de l’océan Indien d’autant plus stratégiques et sensibles. Il est donc essentiel de renforcer les capacités régionales de sécurisation des routes maritimes, de lutte contre les crimes et trafics en mer mais aussi d’améliorer les capacités de prévention et de réponse aux risques croissants de pollution.

Pour SP Outam Kumar Guness, contrôleur régional de l’exercice MASPOLREX25:

« cet exercice de simulation en conditions réelles, et aussi les travaux sur table, permettent de tester et de préparer les pays à agir dans le concret ».

En effet, MASEPOLREX25 a été l’occasion de rappels sur les accords régionaux ainsi que les contrats de moyens qui permettent, avec l’appui de l’Union européenne, de prendre en charge la mise à disposition des équipements pour dévier ou contenir la pollution par exemple.

« La préparation est fondamentale ; c’est la phase sur laquelle les Etats doivent continuer de travailler avec un plan testé, actualisé et aligné avec les mécanismes régionaux », insiste Outam Kumar Guness.

Face aux pollutions, fluidifier les collaborations interagences et la coopération régionale

MASEPOLREX25 contribue ainsi à créer une dynamique régionale de renforcement des capacités nationales et régionales de gestion des pollutions tout en fluidifiant les collaborations interagences au niveau national et avec les acteurs régionaux, notamment à travers l’architecture régionale de sécurité maritime.

« Après l’exercice POLMAR en 2019 à Madagascar, MASEPOLREX23 en 2023 à Maurice et cet exercice MASPOLREX25 au Kenya, la COI plaide pour une appropriation nationale et régionale des mécanismes mis en place, notamment dans le cadre des programmes que nous mettons en œuvre avec l’Union européenne. Nous encourageons les pays de la Convention de Nairobi à organiser, avec les moyens nationaux, des exercices à dimension régionale et, plus encore, à se doter des législations adéquates, des équipements régulièrement testés et de centres nationaux de sécurité maritime pour que nous atteignons collectivement un seuil minimal d’autonomie pour prévenir, gérer et réduire les risques, crimes et trafics en mer », conclut Raj Mohabeer.

Tout au long de MASPOLREX25, plus de 300 officiers, experts, techniciens, militaires ont été mobilisés. Ils ont réalisé l’exercice en situation réelle, affrontant le vent et la houle, même si, de Tanga à Mombasa, le littoral frangé de cocotiers a gardé son cachet tropical aux eaux bleues sans l’ombre d’une marée noire.